À l’occasion du mois missionnaire, retour sur l’épopée d’une religieuse du Sacré-Cœur partie fonder une œuvre à l’autre bout du monde, portée par la confiance et l’abandon. Son histoire nous fait entrer dans ce que signifie profondément la mission : répondre à un appel, consentir à quitter ses sécurités et avancer dans la confiance, même lorsque le chemin se fait incertain.
De l’Amérique du Nord à un nouvel appel
En 1852, Anna du Rousier est nommée visitatrice pour les maisons d’Amérique. Elle débarque à New-York le 24 mai de la même année, puis parcourt pendant six mois les communautés de la Société, du Canada jusqu’à la Louisiane. Le 17 novembre, elle se rend à Saint-Charles pour s’incliner au chevet de Philippine Duchesne, à qui elle apporte la bénédiction de Madeleine-Sophie Barat.
Quelques mois plus tard, en 1853, une nouvelle étape s’ouvre. Anna reçoit une lettre de la Mère générale lui annonçant la décision d’une fondation au Chili en réponse à l’appel de l’évêque de Santiago :
Voudriez-vous, chère Anna, me tracer votre plan de voyage ou de visites ! Je voudrais savoir s’il entre dans ce plan que vous reveniez bientôt au Nord ou si vous comptez aller voir, dans l’Amérique du Sud, l’Etablissement que l’on nous propose tout aux frais des fondateurs. (mars 1853)
Un combat intérieur
Cette obédience n’a rien d’une évidence pour Anna du Rousier. Dans une lettre confiée plus tard à une ancienne Assistante générale, elle raconte le bouleversement que cet envoi provoque en elle : l’isolement à venir, les périls du voyage, la crainte de l’inconnu. Elle décrit avoir traversé « le plus grand combat intérieur » de sa vie, comparable à l’agonie du Jardin des Oliviers. Mais peu à peu, par des actes répétés d’abandon, la paix s’installe en elle, une paix qui, dit-elle, grandira à mesure que le voyage se fera périlleux :
« J’ai éprouvé le plus grand combat intérieur de toute ma vie. Vraiment, je crois avoir éprouvé alors quelque chose de l’agonie de Jésus au Jardin des Oliviers. Le cœur, l’esprit, l’imagination, tout était renversé. Les périls de ce long voyage, l’isolement, l’abandon, les difficultés dans lesquelles j’allais me trouver, mille autres craintes et appréhensions m’effrayaient tellement que, malgré mes supplications et mes prières, je sentais mon âme défaillir. Cependant, après des actes réitérés d’acceptation de tout et d’abandon pour tout, répétant de cœur, malgré la tempête, « l’Ita Pater » l’orage se calma, et une grande impression d’abandon et d’amoureuse paix s’établit dans mon âme. Ce sentiment a crû avec les dangers du voyage. »
Un périple hors du commun
Au début du mois d’août 1853, Anna quitte le port de New-York à bord du Georgia, accompagnée de deux compagnes. S’ensuit un voyage éprouvant : il faut emprunter la mer, le chemin de fer, des pirogues taillées dans des troncs d’arbre, voyager à dos de mules et affronter la redoutable traversée de l’isthme de Panama, où elle manque de perdre la vie : « Au passage de l’isthme, lorsque je suis tombée à l’entrée du précipice, n’étant soutenue sur l’abîme que par le tronc d’arbre que j’avais embrassé, je n’ai pas eu peur ; je me sentais entre les mains de Dieu et pleine de confiance en sa Bonté. »
Ces mots font écho au combat intérieur vécu quelques semaines auparavant. Celle qui redoutait les dangers du voyage découvre, au cœur même du péril, cette paix qu’elle avait reçue dans l’abandon.
Le 14 septembre, les trois voyageuses arrivent enfin à Santiago. Le président de la République chilienne souhaite leur confier la fondation d’une École normale destinée à former les futures institutrices du pays. Le 2 février 1854, les trois fondatrices s’installent dans la première maison du Sacré-Cœur au Chili.
Quelques mois plus tard, Madeleine-Sophie salue son engagement, lui témoignant sa confiance et son soutien :
« Ah ! oui, ma fille, plus vous êtes éloignée de nous, plus notre union en Jésus devient étroite et solide, car quelles preuves d’attachement et de dévouement vous donnez à la Société vous exilant au Chili de toutes nos maisons actuelles. Mais cette partie de l’Amérique ne devait-elle pas aussi posséder un Sacré-Cœur ? » (lettre du 4 août 1854)
Une œuvre qui essaime
D’autres fondations suivent : Talca en 1858, Concepción en 1865, Valparaiso en 1870, puis Chillán en 1873. Pendant trente ans, l’école forme plus de 500 maîtresses, qui partent ensuite exercer jusque dans les régions les plus reculées du pays.
Lorsque Anna du Rousier s’éteint, en janvier 1880, l’œuvre du Sacré-Cœur au Chili connaît un développement considérable : 446 élèves fréquentent les maisons de la Société, 590 les écoles des pauvres et 70 jeunes femmes suivent à Santiago une formation de normaliennes.
Une leçon pour aujourd’hui
La mission confiée à quelques religieuses déplace ainsi largement leur propre action. Former des enseignantes, c’est permettre à d’autres de transmettre à leur tour.
Plus de 170 ans nous séparent du départ d’Anna pour le Chili. Nos voyages ne ressemblent plus aux siens. Les distances se franchissent en quelques heures, les nouvelles circulent instantanément et beaucoup de ce qui représentait autrefois une aventure périlleuse nous est devenu accessible.
L’histoire d’Anna rappelle que Dieu donne la paix jusque dans l’épreuve, qu’il est présent et agit jusque dans la tempête. À l’image de ces missionnaires qui ont quitté leur culture, leur famille et leur confort pour accomplir l’œuvre de Dieu, leur persévérance, leur espérance et leur foi restent un exemple pour nos propres vies : là où tout paraît accessible et où pourtant surgissent les obstacles, elles nous invitent à ne pas craindre de nous abandonner.
L’expérience d’Anna du Rousier ne nous dit pas que la foi supprime ces obstacles. Elle nous montre autre chose : au cœur de l’épreuve, il est possible de continuer à avancer.
Les aquarelles illustrant ce récit sont l’œuvre de Catherine Nicholl, religieuse anglaise du Sacré-Cœur qui accompagna Anna du Rousier lors de la visite des dernières fondations en décembre 1874.
